Car enfin, mes frères, disait saint Bernard, si l'on avertissait
un voyageur qu'il y a un précipice dans son chemin dont il doit
se préserver, et que, négligeant cet avis salutaire, et marchant
au hasard , il s'y jetât par son imprudence , ne serait-il pas inexcusable
dans son malheur ? Or voilà justement notre état. Jésus-Christ
nous a dit en termes exprès : Prenez bien garde , parce
qu'il s'élèvera de faux prophètes, qui viendront sous mon nom,
qui auront l'apparence de la sainteté, qui feront même des prodiges,
et qui, par ce moyen, en pervertiront plusieurs; et je
vous le prédis , afin qu'ils ne vous séduisent pas : Videte ne quis
vos seducat. (Matth., 24.) C'est ainsi qu'il nous a parlé; et
cette leçon, encore une fois, est celle de tout l'Evangile que ce
divin Maître semble avoir eu plus à coeur de nous faire comprendre.
Cependant c'est celle que nous voulons comprendre le
moins. Notre unique règle est de nous abandonner sur ce point
à notre caprice; et il n'y a rien où nous affections davantage
d'agir par la préoccupation de nos idées, sans vouloir écouter
notre raison ni notre foi, pour peu que notre foi et notre raison
s'opposent à notre goût et contredisent les sentiments de notre
coeur. Après cela , si nous faisons de fausses démarches, et si nous
nous égarons dans les voies du salut , pouvons-nous prétendre
que notre simplicité soit un sujet légitime de justification pour
nous ? Mais, quelque précaution que l'on y apporte, il est difficile
de n'être pas trompé par l'hypocrisie. Vous le dites, et moi je soutiens
qu'après les règles admirables que Jésus-Christ nous a données,
il n'est rien de plus aisé que d'éviter cette surprise dans les choses
dont nous parlons, qui sont celles de la conscience et du salut
éternel. Car en matière de religion, par exemple, cet Homme-
Dieu nous a déclaré que la preuve infaillible de la vérité était la
soumission à son Église; que hors de là toutes les vertus qui se
pratiquaient n'étaient qu'hypocrisie et que mensonge; et que quiconque
n'écoutait pas son Église , fût-il un ange descendu du ciel,
il devait être regardé comme un païen et comme un publicain.
S'il arrive donc que , sans avoir égard à une instruction si positive
et si importante , nous nous attachions à un parti où cet esprit
de soumission ne se trouve pas , dès là , quoique séduits par
l'hypocrisie, nous sommes criminels, et notre erreur est une
infidélité. Et voilà ce qui confondra, dans le jugement de Dieu,
tant d'ames réprouvées qui, par une simplicité pleine d'indiscrétion,
ont adhéré aux sectes et aux hérésies sous ombre d'une
réforme imaginaire. Car de quelque bonne foi qu'aient été, à ce
qu'il semble, ceux qui se sont engagés dans le schisme de Luther
ou dans celui de Calvin, s'ils avaient suivi la règle du Fils de
Dieu, et s'ils en avaient fait la juste application qu'ils en pouvaient
et qu'ils en devaient faire , ils auraient aisément découvert
le piège qu'on leur dressait, et l'écueil où ils se laissaient conduire.
Et il ne faut point me répondre qu'ils allaient où ils croyaient
voir le plus grand bien ; car c'est par là que tant d'âmes chrétiennes,
quittant la voie simple de la piété pour marcher dans des voies
plus hautes , mais détournées , se sont perdues et se perdent tous
les jours; malheur que sainte Thérèse déplorait autrefois, et
pour lequel Dieu la suscita, afin de nous donner dans sa personne
l'idée d'une conduite prudente et droite; c'est, dis-je, par
là que le démon , sous prétexte non seulement du bien , mais du
plus grand bien , les fait tomber dans l'abîme : démon que Marie,
toute remplie de grâces qu'elle était , appréhenda , quand elle se
troubla à la vue d'un ange, se défiant d'autant plus de ce qu'il
lui proposait, que c'étaient des mystères plus sublimes : démon
dont saint Paul , tout ravi qu'il avait été au troisième ciel , craignait
les ruses et les artifices, quand il disait , Nous n'ignorons
pas ses desseins , et nous ne savons que trop que cet esprit de
ténèbres se montre souvent sous la forme d'un esprit de lumière :
démon que les apôtres eux-mêmes redoutaient, lorsque, voyant
Jésus-Christ ressuscité , ils s'écriaient que c'était un fantôme , ne
se fiant pas à leurs propres yeux ni à la présence de cet Homme-
Dieu : démon, dit saint Bernard, qui, des quatre persécutions
dont l'Église a été affligée, en entretient la plus dangereuse.
La première a été celle des tyrans qui , par la cruauté des supplices,
ont voulu arrêter l'établissement de la foi; la seconde, celle des
hérésiarques qui, par la nouveauté de leurs dogmes, ont corrompu
la pureté de la doctrine ; la troisième , celle des catholiques
libertins , qui , par leurs relâchements , ont perverti la discipline
des moeurs : mais la dernière et la plus pernicieuse est
celle des hypocrites , qui , pour s'insinuer et pour se faire croire,
contrefont la piété, et la plus parfaite piété. Il est donc de notre
devoir et d'une nécessité indispensable d'user de toute notre vigilance
pour nous tenir en garde contre eux. Sans cela , Dieu
nous menace de nous comprendre dans l'anathème qu'il lancera
sur leur tête : Et partem ponet cum hypocritis. (Matth., 24.)
Et parce que le Sauveur des hommes nous avertit de joindre
toujours la prière à la vigilance, c'est encore une obligation pour
nous d'avoir recours à Dieu , et de lui dire souvent avec son prophète :
Notam fac mihi viam in qua ambulem, quia ad te
levavi animam meam. (Psal. 142.) Montrez -moi, Seigneur,
la route où je dois marcher ; ne permettez pas qu'une trompeuse
illusion m'aveugle. Le monde est rempli de faux guides d'autant
plus à craindre qu'ils sont plus adroits à se cacher, et que leurs
Intrigues sont plus secrètes. C'est pour cela que je m'adresse à
vous, ô mon Dieu ! afin que vous m'aidiez des lumières de votre
grâce, et qu'à la faveur de cette clarté divine je puisse heureusement
parvenir au terme de la gloire où nous conduise, etc
FIN