II.
Continuons maintenant d'exposer les rigueurs des souffrances de Jésus-Christ, et après avoir parlé des douleurs de son âme, essayons de raconter celles qu'il a endurées dans son très-saint corps. Nous en jugerons, mes frères, non pas seulement d'après la variété des tourments que nous font connaître les évangélistes, mais aussi d'après la rivalité qui s'est en quelque sorte déclarée entre Jésus-Christ lui-même et le démon pour arriver jusqu'aux dernières limites de la douleur. Le Sauveur, d'un côté, par amour pour son Père et par amour pour nous, voulait souffrir les plus cruelles tortures, afin que la grâce de la rédemption fût plus abondante et la manifestation de sa charité plus éclatante. D'un autre côté, le démon, poussé par la haine du Christ, tramait sa perte et sa mort avec acharnement par l'intermédiaire de ses satellites et de ses suppôts, et il avait recours à tous les moyens pour exercer sa fureur et épuiser les rigueurs des plus affreux supplices, se vengeant ainsi de la puissance par laquelle Jésus le chassait du corps et de l'âme des possédés, et s'imaginant peut-être que la mort de Jésus son ennemi contribuerait à établir et à consolider son propre règne. Ainsi donc le Sauveur et le démon voulaient, l’un par charité, l'autre par haine, que la rigueur des tourments de la passion fût extrême. Cependant la charité a surpassé la haine, car tous les tourments que pouvait imaginer le démon n'approchaient pas de ceux que le Sauveur était prêt à souffrir.
Quoiqu'il en soit, la rage du démon est puissante, et sa fureur féconde en expédients ; tout ce qu'un génie pénétrant peut inventer de plus cruel, tout ce qu'une force de beaucoup supérieure à celle de l'homme peut accomplir de plus odieux, le démon l'amoncelle sur la tête du Sauveur. De là tant d'opprobres, d'outrages, de railleries et d'affronts, tant de coups et de soufflets, de calomnies et de faux témoignages ; de là surtout cette haine, cette jalousie, cette fureur, cette cruauté même si habilement excitée dans l'âme des princes des prêtres et des anciens du peuple. Mais le temps ne me permettrait pas de parler en détail de toutes ces choses, et c'est moins une exposition qu'une simple énumération que je vais faire, aussi brièvement que possible.
Pour rendre plus douloureuse la passion de Jésus-Christ, le démon eut recours à un premier moyen qui fait frémir. Il s'insinua dans le cœur de Judas, et par l’appât de quelques pièces d'argent poussa ce malheureux à livrer le Sauveur à ses plus cruels ennemis. Voilà la première douleur qu'a subie le Fils de l'homme. Qu'il est dur et poignant pour nous, mes frères, de nous voir trahis. par ceux à qui nous avons fait du bien ! Quel pressant appel ne faisons-nous pas à Dieu et aux hommes, pour tirer vengeance d'un si grand forfait ? Pensez donc à tout ce que souffrit le Sauveur, quand Judas le trahit par un baiser, pour trente pièces d'argent : Judas qu'il avait mis au nombre de ses douze apôtres, nourri de ses divins enseignements, formé par ses exemples, investi, comme les autres apôtres, de la puissance de guérir les maladies et de chasser les démons, enfin admis tous les jours à sa table. Le Sauveur fait ressortir cette dernière circonstance lorsqu'il dit : « Celui qui met avec moi la main dans le plat, est celui qui me trahira. » Matth. XXVI, 23. Il se plaint de la même manière, dans les Psaumes, de cette noire ingratitude : « Si mon ennemi m'avait chargé de malédictions, je l'aurais pu souffrir ; si celui qui me haïssait avait parlé de moi avec mépris et hauteur, peut-être me serais-je caché de lui. Mais c'est vous qui viviez dans un même esprit avec moi, vous qui teniez un rang parmi les chefs, vous avec qui je vivais familièrement, vous qui partagiez avec moi les douceurs du repas ! » Ps. LIV, 12-15. Je vous ai attaché à moi par mille bienfaits, et c'est vous qui me livrez à mes ennemis, et qui vous mettez à la tête de ceux qui viennent m'arrêter ! Les circonstances de son arrestation ne lui furent pas moins pénibles ; il les signale en disant : « Vous êtes venus à moi comme à un voleur, avec des épées et des bâtons, pour me prendre. » Matth. XXVI, 55. Oui, Seigneur, vous êtes traité comme un voleur, parce qu'ayant pris la place des voleurs, il est juste que vous subissiez la peine qu'ils ont méritée. Quoi de plus révoltant que de voir arrêter publiquement, charger de liens et traîner devant les tribunaux, sous l'inculpation d'un crime capital, un homme juste, bon et irréprochable dans sa vie ? Vous venez de le voir, mes frères ; le Roi des anges, le Maître souverain des cieux, a souffert tout cela !
Après la trahison de Judas, c'est la fuite des disciples. Quelle douleur encore pour ce bon Maître ! Il avait mis à les instruire et à les former tant de temps et tant de soins ! Il les avait rendus témoins de tant de prodiges ! Il leur avait communiqué jusqu'à son pouvoir de faire des miracles. C'est un crime odieux qu'un père soit abandonné par ses enfants, un chef par ses sujets, un maître par ses disciples : Jésus-Christ, mes frères, a été abandonné ainsi, et laissé entre les mains de ses ennemis.