Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Sainte Trinité
TROISIÈME PARTIE.
Maintenant, puisque aucune contemplation n'est plus douce pour les saints que celle de cet auguste mystère, puisque nulle pensée pieuse ne les embrase davantage du feu de l'amour divin, et ne provoque davantage en eux l'admiration d'une si haute majesté, admiration mêlée d'une joie ineffable, il est bon d'expliquer en peu de mots comment se pratique cette contemplation.
Bien qu'elle ne soit pas faite pour tous, car elle exige une âme purifiée, et embrasée du feu de l'amour divin, cependant il ne manque pas d'âmes que le Seigneur appelle à la joie spirituelle et aux délices merveilleuses de ce pieux exercice. Le fondement de cette joie est un ardent amour de Dieu. Car le propre de l'amour est de nous réjouir de la félicité de l'objet aimé non moins que de la nôtre. Le véritable amour ayant pour effet d'unir celui qui aime avec l'objet aimé, et de faire en quelque sorte une seule âme de deux, il est nécessaire que les biens et les maux soient communs à l'une et à l'autre. On le voit dans les pères dignes de ce nom ; de même qu'ils déplorent les calamités de leurs enfants non moins que les leurs propres, de même ils se réjouissent autant de les voir heureux que de l'être eux-mêmes. Cela posé, il s'ensuit que l'âme pieuse, embrasée d'amour pour Dieu, goûte une douceur et une suavité ineffable, lorsque du regard de l'intelligence elle contemple la félicité immense et la gloire de ce Dieu. Or, de même que la félicité parfaite des hommes et des anges consiste dans la vue et l'amour du souverain bien, ainsi la félicité de notre Créateur se trouve dans la compréhension et l'amour de ce même bien, c'est à-dire, de lui-même. Et cet amour mutuel qui fait le bonheur des personnes divines, est vraiment immense, car toutes les raisons d'aimer se trouvent ici réunies à un degré ineffable.
En effet, la principale cause de l'amour, c'est la manifestation d'une grande bonté ; plus cette bonté est grande, plus vif est l'amour qu'elle inspire. Une beauté remarquable, et en général toute perfection n'excite et ne provoque pas moins vivement l'affection.
La ressemblance, surtout celle des âmes, est aussi une cause d'amour ; puisqu'alors l'homme, qui en aime un autre, semble moins aimer cet autre que lui-même.
La bienfaisance a le même effet; plus elle est grande, plus elle prouve d'amour ; car il n'est pas possible que vous n'aimiez pas vivement celui que vous avez comblé de bienfaits.
De plus, nous éprouvons tous que les liens du sang et de la parenté sont la cause d'un amour mutuel. Par eux, en effet, plusieurs individus semblent ne faire qu'un. Or, plus on est unis, plus l'affection est ardente.
Enfin l'amour que vous porte un autre, vous sollicite vivement à rendre amour pour amour.
Toutes ces raisons d'aimer se trouvent entre les personnes divines au degré le plus élevé, ou plutôt sans mesure. Car chaque personne étant la bonté absolue, parfaite, infinie, est digne d’un amour sans bornes. Dans chacune d'elles est une éblouissante beauté, et un océan inépuisable de toutes perfections. De plus, entre les personnes divines la ressemblance est si frappante, que toutes trois ont même substance, même nature, même puissance, même sagesse et même majesté. Vous trouvez aussi dans l'auguste Trinité une bienfaisance infinie, c'est-à-dire, une pleine communication de tous les biens; d'où il résulte que cette libéralité sans bornes est accompagnée d'un amour égal. Quant à cette autre cause d'affection que nous avons signalée dans les liens du sang, elle existe ici avec une bien plus grande force, puis qu'une personne est produite de la substance d'une autre, et que toutes les trois sont essentiellement un même Dieu. Enfin chaque personne divine, comprenant pleinement les autres, sait qu'elle en est aimée d'un amour immense et infini sous tous les rapports.
Toutes ces raisons d'aimer, que nous venons d'indiquer, et chacune d'elles en particulier, montrent donc évidemment que l'amour réciproque des personnes divines est infini. Or, où il y a un amour infini, il faut qu'il y ait bien-être infini, joie immense et félicité suprême, puisque l'objet aimé est présent.