Autre fait.Une femme venait de temps en temps faire à notre compatissante vierge la confidence de ses douleurs. La pauvre femme était, en vérité, bien malheureuse ! Elle avait lié son existence à l'être le plus brutal qu'on pût imaginer.Tout le monde tremblait devant cet homme terrible. Les serviteurs les plus résolus s'enfuyaient bientôt et ne revenaient plus. Mais elle, elle ne pouvait pas fuir ! Et cependant, elle, l'épouse, c'était elle qui était la principale victime; c'était à elle que le monstre réservait ses injures les plus poignantes, ses traitements les plus cruels !
Lidwime, on le pense bien, la consolait, l'encourageait de son mieux. «Surtout, lui disait-elle, surtout, ma sœur, que votre douceur, qu'une douceur inaltérable soit votre seule résistance ! Avec de la douceur et de la résignation, on allège admirablement le poids de ses maux !» Mais, hélas ! les jours succédaient aux jours sans apporter d'autre changement à la situation de cette infortunée qu'un surcroît de douleurs par un surcroît d'injures et de traitements de plus en plus barbares. Le désespoir enfin descendit dans cette âme, et un jour que la désolation était à son comble, elle pensa à la rivière : « Ah ! oui, s'écria-t-elle tout en pleurs, oui, à moi qui ne puis, qui ne veux plus vivre, voilà bien la tombe qu'il me faut !» Et là-dessus, s'élançant hors de sa maison, elle prit un sentier qui menait à la Meuse.
Dieu est bon; sa bonté ne nous fait jamais défaut. Nous la retrouvons toujours, même et surtout sur le bord de l'abîme, se révélant à nous sous quelque touchante forme, nous parlant et nous tendant amoureusement la main pour nous sauver. C'est ce qui arriva à cette pauvre désespérée. Elle allait, elle courait, folle, éperdue, quand une pensée traversa soudainement son esprit. «Mais Lidwine ? s'écrie-t-elle en s'arrêtant tout d'un coup. Ah ! ingrate que je suis, j'allais oublier Lidwine, elle que toujours j'ai trouvée si bonne et qui tant de fois a essuyé mes larmes et m'a fait tant de bien ! Non, je ne dois point la quitter ainsi; je dois lui dire adieu, je veux la revoir., puis j'irai mourir. »
Donc, l'instant d'après, on frappait à la porte de la sainte. « Allez, allez vite ouvrir, dit celle-ci à ses parents, comme si par impossible elle eût vu qui avait frappé ! Allez, vous dis-je, c'est une pauvre femme dont le cœur est cruellement torturé ! » C'était bien elle, les traits bouleversés, les yeux hagards, faisant peur ! D'un bond, elle franchit le seuil, se précipite vers le lit et tombant à genoux et joignant les mains, haletante, sans dire un mot, elle regarde la vierge. «Mais qu'avez-vous, ma sœur ? lui demande Lidwine. » La malheureuse ne répond rien. « Mais votre mari ne serait-il donc pas devenu plus traitable ? » - Mon mari ? Vous avez dit : Mon mari ? s'écrie-t-elle alors d'une voix effrayante; lui ! mon mari ! lui devenu plus traitable ? Mais, Lidwine, ce n'était qu'un loup, et maintenant c'est un tigre ! - Alors, ma pauvre sœur, il faut plus que jamais ramasser tout ce que vous avez de foi, de courage, de forces, et avec une sainte résignation, retourner....--- Ah ! retourner ! Retourner près de lui, n'est-ce pas ? retourner vers cet homme ? Jamais, non, non, jamais ! Voyez, Lidwine : longtemps, bien longtemps, j'ai suivi vos conseils ;à cause de vous, soutenue par vous, longtemps, trop long temps j'ai pris patience. Ses reproches et ses coups, ses insultes et ses cruautés, j'ai tout dévoré ! Mais aujourd'hui, du courage, des forces, je n'en ai plus ! De la patience, je n'en veux plus ! La mesure est comble ! Quand le vase est trop plein, il faut qu'il se brise ! Je ne veux plus de la vie, je ne veux plus de cet homme ! Dans un instant, j'en aurai fini avec lui, avec la vie ! 0 bonne, ô si bonne Lidwine! je ne suis venue et je ne veux plus que vous dire adieu ! »
Tout le monde pleurait ; Lidwine surtout était indiciblement attendrie devant le déchirant désespoir de cette femme qui se tordait, agenouillée à ses pieds. « Ma bien-aimée sœur, reprit-elle enfin, je vous l'ai dit plus d'une fois, il ne faut pas manquer ainsi de confiance; votre mari changera. » - Mais c'est impossible, Lidwine, vous le voyez bien ! Est-ce que je n'ai pas prié, ou plutôt, vous-même, est-ce que vous n'avez pas prié, tant prié pour lui ? Quel succès avons nous obtenu ! - Dieu est bon, ma sœur, et notre aveugle impatience nous rend injustes; nous désespérons souvent, au moment même où le Ciel allait nous exaucer. Je vous le répète, votre mari changera. - Oh ! douce Lidwine,si je pouvais seulement l'espérer ! – Eh bien ! reprit la sainte avec autorité, je veux, non-seulement que vous l'espériez, mais que vous en ayez l'entière certitude. Au nom du Dieu bon et tout puissant, je vous l'annonce,ma sœur; votre mari, désormais, ne sera plus le même; son indigne conduite va cesser; dès à présent, vous aurez la paix, vous retrouverez du bonheur ! »
Ces quelques mots eurent un effet magique. « Lidwine, s'écria l'heureuse femme, vous êtes un ange de Dieu ! Oui, j'espère, je crois, je suis sûre ! Oui,je vous dois tout, ma joie ici-bas, mon salut dans l'éternité ! J'irai où votre parole m'envoie ; je n'attends plus que votre bénédiction que j'implore à genoux. » Quelques instants après, elle rentrait dans sa demeure.
Que s'était-il passé ? car Lidwine avait prophétisé vrai. Cet homme si farouche et si violent n'était plus reconnaissable. Le tigre, en un instant, était devenu l'agneau le plus doux. On s'extasiait devant ce changement inouï, devant cette nouvelle et admirable vie qui d'ailleurs, à partir de ce jour, ne se démentit jamais. Serviteurs, enfants, épouse surtout,tous bénissaient Dieu. Au lieu de l'enfer,ils avaient le ciel !