Dom Guéranger a écrit :
Relevez donc la tête, enfants d'Adam, et secouez vos chaînes. Aujourd'hui, l'humiliation qui pesait sur vous est anéantie. Voici que Marie, qui est votre chair et votre sang, a vu reculer devant elle le torrent du péché qui entraîne toutes les générations : le souffle du dragon infernal s'est détourné pour ne pas la flétrir ; la dignité première de votre origine est rétablie en elle. Saluez donc ce jour fortuné où la pureté première de votre sang est renouvelée : la nouvelle Ève est produite; et de son sang qui est aussi le vôtre , moins le péché, elle va vous donner. sous peu d'heures, le Dieu-homme qui procède d'elle selon la chair, comme il sort de son Père par une génération éternelle.
Et comment n'admirerions-nous pas la pureté incomparable de Marie dans sa conception immaculée, lorsque nous entendons, dans le divin Cantique, le Dieu même qui l'a ainsi préparée pour être sa Mère, lui dire avec l'accent d'une complaisance toute d'amour : « Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, et il n'y a en vous aucune tache ? » (CANT. IV, 7.) C'est le Dieu de toute sainteté qui parle ; son oeil qui pénètre tout ne découvre en Marie aucune trace, aucune ciratrice du péché; voilà pourquoi il se conjouit avec elle, et la félicite du don qu'il a daigné lui faire. Après cela , nous étonnerons-nous que Gabriel, descendu des cieux pour lui apporter le divin message, soit saisi d'admiration à la vue de cette pureté dont le point de départ a été si glorieux et les accroissements sans limites ; qu'il s'incline profondément devant une telle merveille, et qu'il dise : « Salut, Ô Marie, Pleine de Grâce ! » Gabriel mène sa vie immortelle au centre de toutes les magnificences de la création, de toutes les richesses du ciel; il est le frère des Chérubins et des Séraphins, des Trônes et des Dominations; son regard parcourt éternellement ces neuf hiérarchies angéliques où la lumière et la sainteté resplendissent souverainement, croissant toujours de degré en degré; mais voici qu'il a rencontré sur la terre, dans une créature d'un rang inférieur aux Anges, la plénitude de la grâce, de cette grâce qui n'a été donnée qu'avec mesure aux Esprits célestes, et lui repose en Marie depuis le premier instant de sa création. C'est la future Mère de Dieu toujours sainte, toujours pure, toujours immaculée.
Cette vérité révélée aux Apôtres par le divin Fils de Marie, recueillie dans l'Église, enseignée par les saints Docteurs, crue avec une fidélité toujours plus grande par le peuple chrétien, était contenue dans la notion même d'uneltière de Dieu. Croire Marie Mère de Dieu, c'était déjà croire implicitement que celle en qui devait se réaliser ce titre sublime n'avait jamais rien eu de commun avec le péché, et que nulle exception n'avait pu coûter à Dieu pour l'en préserver. Mais désormais l'honneur de Marie est appuyé sur la sentence explicite qu'a dictée l'Esprit-Saint. Pierre a parlé par la bouche de Pie IX; et lorsque Pierre a parlé, tout fidèle doit croire ; car le Fils de Dieu a dit : « J'ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille jamais » (Luc. XXII, 32) ; et il a dit aussi : «Je vous enverrai l'Esprit de vérité qui demeurera avec vous à jamais, et vous fera souvenir de tout ce que je vous avais enseigné. » (Johan. XIV, 26.)
Le symbole de notre foi a donc acquis, non une vérité nouvelle, mais une nouvelle lumière sur la vérité qui était auparavant l'objet de la croyance universelle. En ce jour, le serpent infernal a senti de nouveau la pression victorieuse du pied de la Vierge-mère, et le Seigneur a daigné nous donner le gage le plus signalé de ses miséricordes. Il aime encore cette terre coupable; car il a daigné l'éclairer tout entière d'un des plus beaux rayons de la gloire de sa Mère. N'a-t-elle pas tressailli, cette terre ? N'a-t-elle pas ressenti à ce moment un enthousiasme que notre génération n'oubliera jamais ? Quelque chose de grand s'accomplissait à cette moitié du siècle ; et nous attendrons désormais les temps avec plus de confiance, puisque si l'Esprit-Saint nous avertit de craindre pour les jours où les vérités diminuent chez les enfants des hommes, il nous dit assez par là que nous devons regarder comme heureux les jours où les vérités croissent pour nous en lumière et en autorité.
En attendant l'heure de la proclamation solennelle du grand dogme, la sainte Église le confessait chaque année, en célébrant la fête d'aujourd'hui. Cette fête n'était pas appelée, il est vrai, la Conception immaculée, mais simplement la Conception de Marie. Toutefois, le fait de son institution et de sa célébration exprimait déjà suffisamment la croyance de la chrétienté. Saint Bernard et l'Angélique Docteur saint Thomas s'accordent à enseigner que l'Église ne peut pas célébrer la fête de ce qui n'est pas saint ; la Conception de Marie fut donc sainte et immaculée, puisque l'Église, depuis tant de siècles, l'honore d'une fête spéciale. La Nativité de Marie est l'objet d'une solennité dans l'Église, parce que Marie naquit pleine de grâce ; si donc le premier instant de son existence eût été marqué par la flétrissure commune, sa Conception n'aurait pu être l'objet d'un culte. Or, il est peu de fêtes plus générales et mieux établies dans l'Église que celle que nous célébrons aujourd'hui.
L'Église grecque, héritière plus prochaine des pieuses traditions de l'Orient, la célébrait déjà au VIe siècle, comme on le voit par le Type ou cérémonial de saint Sabbas. En Occident nous la trouvons établie dès le VIIIe siècle, dans l'Église gothique d'Espagne. Un célèbre calendrier gravé sur le marbre, au IXe siècle, pour l'usage de l'Église de Naples, nous la montre déjà instituée à cette époque. Paul Diacre, secrétaire de Charlemagne, puis moine au Mont-Cassin , célébrait le mystère de l'Immaculée Conception dans une Hymne remarquable, que nous donnerons tout à l'heure, d'après les manuscrits du Mont-Cassin, de Subiaco et de Bénévent.
En 1066 , la fêle s'établissait en Angleterre à la suite d'un prodige opéré sur mer en faveur du pieux abbé Helsin,et bientôt elle s'étendait dans cette île par les soins du grand saint Anselme, moine et archevêque de Cantorbéry ; de là elle passait en Normandie, et prenait possession du sol français. Nous la trouvons en Allemagne sanctionnée dans un concile présidé, en 1049, par saint Léon IX ; dans la Navarre, en 1090, à. l'abbaye d'Irach ; en Belgigue, à Liége, en 1142. C'est ainsi que toutes les Églises de l'Occident rendaient tour à tour témoignage au mystère, en acceptant la fête qui l'exprimait.
Enfin, l'Église de Rome l'adopta elle-même, et par son concours vint rendre plus imposant encore ce concert de toutes les Églises. Ce fut Sixte IV qui, en 1476, rendit le décret qui instituait la fête de la Conception de Notre-Dame dans la ville de saint Pierre. Au siècle suivant, en 1568, saint Pie V publiait l'édition universelle du Bréviaire Romain ; on y voyait cette fête inscrite au calendrier , comme l'une des solennités chrétiennes qui doivent chaque année réunir les voeux des fidèles. Rome n'avait pas déterminé le mouvement de la piété catholique envers le mystère; elle le sanctionnait de son autorité liturgique, comme elle l'a confirmé, dans ces derniers jours, de son autorité doctrinale.